La vérité sort de la bouche de Momo...
extrait de Romain Gary, La vie devant soi
… Et ils disent que la vie est un rêve :
non pas ;
pas seulement un rêve. Le rêve est une part de la vie.
Une part confuse, dans laquelle le visage et
l’être s’acharnent l’un contre l’autre, se tressent l’un à l’autre,
comme des animaux d’or, rois de Thèbes
repris à leur mort (qui se brise).
Le rêve est la traîne de brocart qui tombe de tes épaules,
le rêve est un arbre, un éclat fugitif, un bruit de voix- ;
un sentiment qui commence et s’achève
est rêve ; un animal qui te regarde dans les yeux
est rêve un ange qui jouit de toi
est rêve. Rêve est le mot qui d’une douce chute
tombe dans ton sentiment comme un pétale
qui s’accroche à ta chevelure : lumineux, confus et las-,
lèves-tu seulement les mains : c’est encore le rêve qui vient,
et il vient comme tombe une balle- ;
tout, ou presque, rêve-,
et toi, tu portes tout cela.
Tu portes tout cela. Et avec quelle beauté tu le portes.
Chargée de lui comme de ta chevelure.
Et cela vient des profondeurs, cela vient
des hauteurs jusqu’à toi et par ta Grâce…
Là où tu es, rien n’a attendu en vain,
nulle part autour de toi il n’est fait de tort aux choses,
et c’est comme si j’avais déjà vu
que des animaux se baignent dans tes regards
et boivent à ta claire présence.
Mais ce que tu es : cela seul je l’ignore. Je sais
seulement chanter ta louange : cercle de légende
autour d’une âme,
jardin autour d’une maison
dans les fenêtres de laquelle je vis le ciel-.
Ô tant de ciel, s’en allant, vu de si près ;
ô tant de ciel sur tant d’horizon.
Et quand c’est la nuit- : quelles grandes étoiles
ne peuvent manquer de se refléter dans ces fenêtres…
Rainer Maria Rilke
Poèmes à la nuit
Juché haut dans le ciel, d’une grue peut-être, j’observe un grand prix de Formule 1. La météo est délicate ; la piste est gorgée d’eau, et il ne fait aucun doute pour moi que Senna est plus rapide que Prost dans de telles conditions : ses freinages et ses accélérations sont plus efficaces, il passe sans problème.
C’est à ce moment que sur ce tracé de Monaco une patte gigantesque vient faire sortir de piste les trois voitures en lutte pour la première place, alors que j’augmente encore mon altitude par rapport au circuit. Je constate rapidement qu’il s’agit de mon chat qui marche avec concentration sur le tracé, par petits pas et bonds successifs, alors que la ville au centre disparaît pour ne laisser place qu’à une surface plane d’un vert pâle se voulant reconstituer un effet d’herbe.
Une barrière est rapidement posée au sortir du tunnel, au point du bureau de tabac. C’est clairement la main de ma mère qui l’a mise en place, et qui se met à nettoyer la piste à contresens, à partir de cet endroit, avec un chiffon imbibé d’alcool.
Toutefois, mon chat continue sa course dans le sens originel. Tôt ou tard, il va se heurter à la main de ma mère et son chiffon d’éthyle. Je décide donc, afin d’empêcher cette collision, de placer une paire de chaussettes entre Santa Devota et Massanet, juste avant l’entrée de ce dernier virage.
Mon chat s’approche ; il passe le Casino et Santa Devota, et comme je l’avais prévu, s’arrête avant Massanet pour jouer avec la paire de chaussettes, allongé sur la piste, pendant que ma mère poursuit son nettoyage du circuit à l’alcool.
Alors je suis dans le ciel, si haut, et je détourne mon regard.
Luc T.
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